La maison tremble encore On ressent quelque chose sous les murs, Pas un bruit, Plutôt une vibration ancienne, qui remonte comme une mémoire, Mais qui s’entend, Une inquiétude discrète, Un climat qui précède ceux qui arrivent et qui persiste après ceux qui partent. Certaines blessures sont si anciennes qu’on ne sait pas vraiment d’où elles viennent. Elles appartiennent à ceux qui étaient là, A d’autres conflits, A des paroles brutes qu’on a jamais osé ouvrir, Aux injustices qu’on a préféré taire pour tenir. Cette tension, les traces d’un moment difficile, d’un épisode isolé, d’un conflit ponctuel, Ou des fissures plus profondes ? Celles qu’on n’a pas traitées, celles qu’on a recouvertes de travail, celles qu’on a normalisées pour rester debout. Ces traces-là ne disparaissent jamais toutes seules. Elles se logent dans le silence. Elles se déposent dans les gestes Et dans les mots. Et puis un jour, la maison recommence à trembler légèrement. Pas assez pour que tout s’effondre, juste assez pour réveiller les anciens réflexes, Les anciens fantômes, venus d’ici et d’ailleurs, Sous le même drapeau rouge. Ces tremblements ont réveillé tout le monde, surtout ceux qui rêvaient de silence. Les chiens de garde sortent des failles, Ils veulent leur revanche, Ils mordront tout sur leur passage, Toujours pour laisser une marque. Et dans leur sillage, Ils laissent quelques nouveaux traumas, Ravivent les anciens, réveillent les blessures enfouies, Ils flairent le moindre frémissement, Le moindre changement, Pour reconquérir le terrain perdu. Ils savent très bien où appuyer, La peur, la fatigue de ceux qui donnent trop, la dernière plaie qu’ils ont créée. Et Quand la douleur remonte, on cherche des silhouettes sur lesquelles déposer. Des figures visibles, disponibles, souvent trop exposées. Ces gardiens tiennent la ligne, Pendant que la maison hésite, Parce que les vies confiées ne peuvent pas attendre que les adultes se réconcilient avec leur histoire. Mais rester debout ne signifie pas ne pas souffrir, Des soirs où la fatigue cogne plus fort, Des nuits où les mots lancés ont un goût de fer. Et cette solitude particulière de ceux qui portent sans vouloir alourdir les autres. La souffrance des gardiens pèse peu, celle de ceux qui se taiseb est lourde, De ceux déjà abîmés bien avant, De ceux qui continuent de travailler avec douleur. Ceux qui avancent, retenus, par des souvenirs anciens. Mais ici, le silence est une cicatrice, Une manière de tenir sans se soigner, Une façon de survivre sans vraiment vivre son travail. Certains portent des traumas qui ne leur appartiennent plus vraiment, Certains portent des traumas qui ne devraient pas. Ils n’ont jamais eu l’occasion de déposer, peut-être la première fois qu’une brèche s’ouvre pour le faire. Mais une brèche ne reste jamais ouverte longtemps, Les chiens ne sont pas loin, La maintiennent dans son passé, L’enferment dans les non-dit, Renversent les gens biens. Ce qui se joue en ce moment n’est pas un conflit. C’est un basculement. Une fracture minuscule qui peut devenir une ouverture, ou se refermer définitivement selon ce que chacun fera de son propre courage. Je ne demande pas qu’on me suive. Je ne demande pas qu’on me défende. Je demande seulement que ceux qui souffrent depuis trop longtemps osent reconnaître qu’ils n’ont plus à porter ce qui était là avant eux. Parce que si chacun continue à taire ce qu’il sait, si chacun laisse le passé gagner encore une fois, alors la maison restera figée dans ses anciennes blessures, et on demandera encore à des professionnels épuisés de soigner ce qu’ils n’ont jamais pu réparer en eux. Nous avons une chance rare. Une de celles qui ne se représentent pas toutes les saisons. Le sol bouge juste assez pour permettre de repositionner les pierres. Juste assez pour alléger le poids de ce qui n’a pas été dit. Juste assez pour que la maison devienne un lieu où l’on respire vraiment. Ceux qui comprendront ce texte savent de quoi je parle. Ils reconnaîtront les tremblements, les signes faibles, les regards fatigués qui en disent long. Ils sauront que rien n’est écrit, mais que tout peut encore se jouer. Les autres n’y verront qu’un texte sur les difficultés du travail social. Et c’est très bien ainsi.