Les promesses des enfants : une illusion éducative

Les promesses des enfants : une illusion éducative

Il y a une phrase que presque tous les parents ont prononcée un jour.Après une bêtise, après une dispute entre frères et sœurs, après une règle non respectée, on finit par dire :  » Promets-moi que tu ne recommenceras plus. »

L’enfant répond souvent « oui ». La tension redescend. On tourne la page. Sur le moment, cela donne l’impression que quelque chose s’est réglé. Pourtant, si l’on y réfléchit un peu, demander une promesse à un enfant est rarement aussi éducatif qu’on le croit.

Promettre demande des capacités que les enfants n’ont pas encore

Promettre n’est pas simplement dire « d’accord ». Une promesse suppose de pouvoir se projeter dans l’avenir, d’anticiper ses propres réactions et d’être capable de maîtriser ses impulsions pour rester fidèle à sa parole. Or ces capacités ne sont pas encore stabilisées chez l’enfant. Le contrôle des émotions, la gestion de la frustration ou la capacité à anticiper ses comportements se construisent progressivement avec l’âge. Quand un enfant promet de ne plus taper son frère ou de ne plus se mettre en colère, il ne fait pas vraiment un engagement réfléchi sur ce qu’il fera demain. Dans la plupart des cas, il fait quelque chose de beaucoup plus simple : il essaie de faire retomber la tension avec l’adulte. Autrement dit, la promesse sert surtout à sortir du conflit du moment.

Le problème change de nature

Au départ, la situation est simple : un enfant a transgressé une règle. Mais lorsque l’on demande une promesse, on déplace la question.Il ne s’agit plus seulement du comportement lui-même. Il s’agit désormais de la parole donnée. L’enfant se retrouve donc avec une responsabilité morale supplémentaire : il ne doit plus seulement apprendre à mieux faire la prochaine fois, il doit aussi « tenir sa promesse ».

Quand il échoue, ce qui arrive presque toujours à un moment ou à un autre, le risque est de transformer un simple apprentissage en faute morale.

Beaucoup de promesses sont impossibles à tenir

C’est peut-être le point le plus évident. Les promesses que l’on demande aux enfants concernent souvent des choses que même les adultes ne maîtrisent pas complètement. Ne plus se mettre en colère.Ne plus se battre. Ne plus désobéir. Même un adulte aurait du mal à promettre cela sérieusement.On demande donc à l’enfant de garantir un niveau de contrôle émotionnel qu’il n’a pas encore. Et lorsque la promesse n’est pas tenue, on lui reproche parfois quelque chose qui relevait simplement… de l’apprentissage.

La promesse apparaît souvent quand l’adulte est fatigué

Dans la vie réelle, la promesse arrive souvent à la fin d’un épisode conflictuel. Après plusieurs explications, plusieurs rappels, parfois plusieurs sanctions, la lassitude apparaît. Alors on cherche une sortie rapide :« Promets-moi que ça ne recommencera plus. »

La promesse devient une façon de fermer la situation. Elle donne le sentiment qu’un engagement a été pris et que l’on peut passer à autre chose. Mais l’éducation ne fonctionne pas vraiment comme cela. Elle repose plutôt sur la répétition, sur des règles stables et sur la possibilité d’essayer à nouveau.

Ce que l’enfant apprend parfois malgré nous

Avec l’expérience, les enfants comprennent très vite ce que les adultes attendent. Dans certaines situations, ils savent qu’il existe une phrase qui fait immédiatement redescendre la pression :« Je promets que je ne recommencerai pas. ». Et cette phrase fonctionne. Dire cela permet souvent de calmer l’adulte, même si le comportement lui-même n’a pas encore changé. Sans que personne ne le veuille vraiment, la promesse peut alors devenir une petite stratégie relationnelle : dire ce que l’adulte attend pour sortir de la situation.

Avec les adolescents, le mécanisme devient encore plus visible

Chez les adolescents, la promesse ne disparaît pas. Elle change simplement de statut.Les adolescents comprennent très bien comment fonctionnent les adultes. Ils savent que certaines paroles peuvent apaiser une situation tendue. On entend alors des phrases comme : « Oui, je te jure que ça n’arrivera plus. », « T’inquiète, je ferai attention », « Je te promets que je gère ».

Ce ne sont pas forcément des mensonges. Souvent, ce sont simplement des tentatives de sortir du moment de tension. Quiconque travaille avec des adolescents, que ce soit dans une famille, à l’école ou dans une institution, a déjà vu cette scène. Le jeune dit exactement ce que l’adulte a besoin d’entendre pour que la situation se calme. La promesse devient alors un outil relationnel, pas un véritable engagement.

Dans la protection de l’enfance, la promesse est encore plus compliquée

La question devient encore plus délicate lorsque l’on parle d’enfants ou d’adolescents ayant vécu des expériences traumatiques. Beaucoup de jeunes accompagnés dans la protection de l’enfance ont grandi dans des environnements marqués par l’imprévisibilité, les ruptures ou l’insécurité affective. Dans ces parcours, la promesse peut prendre une signification particulière. D’abord parce que ces jeunes vivent souvent davantage dans l’instant que dans la projection. Les expériences traumatiques rendent plus difficile la capacité à se projeter dans l’avenir. Le cerveau reste mobilisé par la gestion immédiate des émotions et des tensions.

Ensuite parce que beaucoup ont déjà entendu des promesses qui n’ont jamais été tenues. Promesses de protection, promesses de changement, promesses de présence. La parole donnée peut alors avoir perdu une partie de sa crédibilité.

Enfin, ces adolescents développent souvent des stratégies relationnelles pour gérer les adultes. Ils savent que certaines phrases peuvent désamorcer une situation. La promesse devient alors un moyen d’apaiser le moment, sans que cela corresponde réellement à ce qu’ils pourront faire ensuite.Dans ces situations, ce qui aide réellement n’est pas la promesse. Ce sont des adultes prévisibles, des règles constantes et un cadre qui ne change pas au gré des tensions.

Une idée intéressante cachée dans l’étymologie

Le mot promesse vient du latin promittere. Ce verbe est formé de deux éléments :pro (en avant) et mittere (envoyer). À l’origine, promettre signifiait littéralement « envoyer quelque chose devant soi », annoncer à l’avance ce que l’on fera.Il y a dans cette idée quelque chose d’assez éclairant. Promettre revient en réalité à affirmer aujourd’hui que l’on maîtrisera demain un comportement qui, pour l’instant, ne dépend pas entièrement de nous. C’est déjà une exigence difficile pour un adulte.On comprend alors pourquoi elle l’est encore davantage pour un enfant.

Ce qui aide vraiment un enfant à apprendre

Ce qui aide un enfant à progresser n’est pas une promesse faite sous la pression du moment. Ce qui construit progressivement la responsabilité, ce sont des repères stables : des règles compréhensibles, des réactions cohérentes et la possibilité d’apprendre de ses erreurs. Dire à un enfant : « Ici on ne frappe pas. Si tu es en colère, tu t’éloignes ou tu viens me voir. Et si tu frappes encore, le jeu s’arrête », lui donne une règle, une alternative et une conséquence. C’est souvent beaucoup plus éducatif que de lui demander de promettre.

TIJ

Les commentaires sont fermés.